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Bâtir contre les tabous : Şakirin Camii

Publié dans Non classé par Anna-Inés Hennet le 08/12/2012 - 1 commentaire

Il y a trois ans jour pour jour était inaugurée à Istanbul dans le quartier de Karacaahmet d’Üsküdar « la première mosquée au monde jamais construite par une femme ». Il convient certes d’user de guillemets, la réalité architecturale s’écartant parfois du discours qui l’enveloppe. Zeynep Fadɩllɩoǧlu, la designer turque de renom international a qui a été confié le projet par la famille Şakir s’est chargée de l’aménagement de l’intérieur de la mosquée. Mais la construction extérieure, dont celle des deux minarets, est l’œuvre de l’architecte turc Hüsrev Tayla, un grand spécialiste de la construction des mosquées.

Pour autant, la symbolique est forte et Zeynep Fadɩllɩoǧlu a accompli son ambition première qui était de bâtir une mosquée pour faire reculer les tabous. Les femmes sont à l’honneur. Ici, elles empruntent l’entrée principale et accèdent à un balcon spacieux quand partout ailleurs des issues secondaires les conduisent dans d’arrières-zones parfois inconfortables. Les murs vitrés transparents et les centaines de gouttes de verre tombant du lustre monumental apportent lumière et apaisement. Le mihrab, qui indique la direction de la Mecque, est tout en ovales. Douceurs et rondeurs très féminines.

La partie n’a pas été facile. Hüsrev Tayla s’est retiré du projet, critiquant les choix de la designer tout autant que le rôle abusif qu’elle se serait attribué. Comme l’indique Nilüfer Göle, directrice d’études à l’EHESS sur le site du projet Europublicislam, Fadɩllɩoǧlu a été suspectée de s’être occupé d’un « Club de prières », en référence aux nombreuses boîtes de nuit et autres clubs à la mode dont elle a signé l’aménagement. Si les critiques n’ont pas manqué, des renforts plus inattendus sont venus à la rescousse. Les cercles islamiques ont souligné avec fierté la modernité de la nouvelle mosquée, conçue il est vrai en toute intelligence avec des théologiens, des historiens de l’art et des artistes. De fait, le projet imprime une rupture radicale avec la tradition qui voulait que tous les établissements de prière copient depuis sept siècles le même style ottoman qui présida à l’érection de la Mosquée Bleue et de celle de Soliman le Magnifique.

A cheval sur plusieurs millénaires, kaléidoscope d’influences et de styles multiples, ville paradoxale, Istanbul est pour les architectes la ville laboratoire par excellence.

Photos: Frédéric Woirgard

1 commentaire

  1. Samaï Assia

    Bien que n’ayant pas suffisamment d’informations sur le projet, cette mosquée semble avoir révolutionné la typologie des mosquées en Turquie comme ce fut le cas avec la mosquée bleue. Plus d’infos sur l’espace interne seraient les bienvenues. Bravo pour l’architecte (e), c’est une révolution au carré…